Anouar Hassoune Bonjour et Merci de nous avoir accordé cette interview

I-E : De par votre expérience, comment positionnez-vous la finance Islamique, de nos jours, dans le système financier mondial?

A.H: Guère plus de 40 années nous séparent de l’émergence des premières banques islamiques ; au tournant du millénaire, le marché des sukuk (prononcez « soukouk », c’est-à-dire les obligations islamiques) était virtuellement inexistant. Aujourd’hui, les estimations convergent : le marché financier islamique, qui regroupe les quelques 300 banques conformes à la Charia, les compagnies de « takaful » (ou assurance mutualiste islamique), et les fonds d’investissement respectueux des principes de l’islam financier, représente plus de 1200 milliards de dollars à la fin de l’année 2011. Le seul marché des sukuk, avec ses 250 milliards de dollars, a déjà plus que doublé le PNB d’un pays comme le Maroc !

La finance islamique est davantage complémentaire de la finance conventionnelle que directement substituable à cette dernière. La finance islamique ne saurait, au stade actuel de son développement, prétendre à remplacer la finance conventionnelle. La finance islamique moderne n’a guère plus de trente ans. Le total de ses actifs correspond à moins de 1% des actifs bancaires de la planète. A titre de comparaison, les actifs consolidés portés au bilan de la seule BNP Paribas représentent plus du double de la taille de la finance islamique dans son ensemble! Certes la finance islamique connaît des taux de croissance impressionnants, mais cette industrie reste une niche. Ensuite, les institutions financières islamiques ont encore besoin des services que peuvent leur rendre leurs consœurs conventionnelles. En effet, au regard du principe d’interdiction de l’intérêt, la gestion de leur liquidité et de leurs risques, via des instruments dérivés en particulier, ne peut se faire de manière efficace qu’avec l’appui de banques conventionnelles partenaires.

Un exemple intéressant en la matière est celui des compagnies d’assurance islamiques, dites compagnies de takaful : ces dernières font appel à des services de réassurance ; mais comme les sociétés de re-takaful sont encore faiblement développées, les compagnies de takaful s’appuient sur des ré-assureurs conventionnels. Enfin, au sein des pays musulmans du golfe Persique nous estimons qu’un client sur cinq se dirige spontanément vers des services financiers islamiques ; ce qui veut dire que 80% des clients sont encore séduits par des produits de financement, de placement et d’investissement conventionnels. Cela s’explique par deux raisons : d’une part l’argument religieux ne fait pas mouche à tous les coups ; et d’autre part, la finance islamique n’a pas encore réussi à offrir une gamme de produits suffisamment vaste pour concurrencer de manière frontale l’offre conventionnelle. Cela dit, se prévaloir de son caractère islamique fournit à une institution financière un moyen de différenciation stratégique non négligeable, surtout auprès de la clientèle des particuliers. Il ne faut pas oublier que les clientèles dites « corporates », c’est-à-dire celles des entreprises, valorisent finalement assez peu l’onction religieuse des produits : seuls les intéressent le prix et la qualité du service rendu.

I-E : Les investisseurs confondent entre un titre de créance et les Sukuk, quelle est votre explication ?

A.H : Les sukuk sont souvent, à tort ou à raison, assimilés à des obligations islamiques. Le concept de sukuk est toutefois plus large que celui de simples obligations. Cette notion renvoie à un certificat d’investissement, qui représente une quote-part dans un véhicule dédié, servant lui-même à investir dans des actifs tangibles (des biens immobiliers ou mobiliers, industriels ou fonciers), générateurs de rendements. Ces rendements sont ensuite versés, sous forme de rémunération périodique, aux détenteurs de parts. Ces rendements ne sont pas des intérêts (riba), puisqu’ils ne rémunèrent pas le seul passage du temps, mais la propriété économique de biens réels au service de l’économie réelle.

Il existe de nombreuses formes de sukuk. Certaines sont économiquement plus proches de titres de propriété, si leurs rendements sont très variables dans le temps et que leur niveau de risque est relativement plus élevé ; d’autres sont économiquement plus proches de titres obligataires, si leurs rendements sont très stables dans le temps, et que leur niveau de risque est relativement plus modéré. Dans de nombreux pays, les émissions de sukuk sont monnaie courante. Notamment, en Asie du Sud-Est et dans le Golfe persique, les sukuk sont des instruments courants et habituels de financement de l’économie réelle. Ils sont émis par des Etats, des collectivités locales, des entreprises industrielles, commerciales ou de services, des banques (surtout islamiques au demeurant) ou des sociétés financières.

Les raisons de la confusion résident sans doute dans le fait que la très vaste majorité des sukuk disponibles sur le marché sont des titres obligataires. Les sukuk dits « equity », c’est-à-dire les certificats d’investissement islamiques en fonds propres, sont rares car sans doute plus risqués. De nombreux investisseurs préfèrent le plus haut niveau de certitude offert par les sukuk dits « de dette » ou « obligataires », à tel point que le concept de sukuk s’est peu à peu confondu avec celui d’obligations islamiques… ce qui demeure un abus de langage, soyons-en sûrs !

I-E : Pouvez-vous nous lister les différentes initiatives que vous avez prises afin de promouvoir les produits islamiques en France ?

A.H: Tout d’abord, je vous prie de noter qu’HASSOUNE CONSEIL n’est pas la seule société qui promeut les produits financiers « halal » en France… Loin s’en faut ! Nombreuses sont les institutions qui ont fait le pari de développer une telle offre, tant le marché semble important.

Tout d’abord, la filiale française de Banque Chaabi offre aujourd’hui un compte courant islamique. Cette banque est aussi en train de tester des financements hypothécaires islamiques, sous format de murabaha. Ensuite, nous avons récemment, avec SwissLife et le courtier CFCI, développé un contrat d’assurance-vie islamique de droit français, adossé à une unité de compte en fonds de fonds islamiques, géré par une société de gestion luxembourgeoise, Casa4Funds. Enfin, nous avons lancé les premiers sukuk français, adossés à des panneaux photovoltaïques produisant de l’énergie verte. Ces sukuk sont des sukuk en fonds propres, pas des titres de dette. Easi 570 a permis en outre, tout récemment, une émission de sukuk adossée à une chaîne de restauration halal en France.

Les prochaines étapes consistent à : i) généraliser l’accès aux murabahas hypothécaires ; ii) fournir des possibilités d’épargne par le biais de dépôts à terme islamiques ; et iii) fabriquer des contrats d’assurance dommage et d’assistance islamiques, dits « family takaful » ou « non-life takaful ». De cette manière, l’offre produit sera plus exhaustive, quoique toujours atomisée.

I-E : Nous savons que vous étiez à l’initiative de la première assurance vie islamique en France, acceptez-vous de nous parler de cette expérience ? En particulier, Les gens croient que l’assurance vie est non conforme avec les principes de la « Sharia », pouvez-vous nous apportez des éclairages par rapport à ce sujet ?

A.H: Bien sûr !

Pour ma part, je suis l’un des directeurs de la SICAV, c’est-à-dire du fonds d’investissement, qui servira de sous-jacents et de support au contrat d’assurance-vie, fourni par SwissLife.

Une SICAV est Société d’Investissement à Capital Variable. Cette société servira d’Unité de Compte pour le contrat d’assurance-vie, c’est-à-dire de réceptacle pour les souscripteurs des clients qui choisiront d’investir par le biais de ce contrat d’assurance-vie islamique. Forte de ces souscriptions, la SICAV investira à son tour dans de nombreux fonds islamiques. La SICAV étant un fonds investissant lui-même dans d’autres fonds, on appelle cela un « fonds de fonds islamiques ».

Beaucoup pensent que l’assurance-vie est incompatible avec l’islam. Si un tel point de vue est tout à fait compréhensible, il faut désormais ôter cette idée de notre esprit. En effet, tout d’abord, un contrat d’assurance-vie est un produit de placement. Cela n’a rien à voir avec l’assurance dommage, dont la vocation est de protéger contre les risques de la vie. Ensuite, il faut aussi savoir que l’assurance-vie est notre produit financier préféré, ici en France. Une assurance-vie est une sorte de contenant, une boîte dans laquelle le souscripteur (le client) trouvera deux grandes catégories d’investissement : d’une part, le Fonds Euro ; et d’autre part, les Unités de Compte. Le Fonds Euro est en général investi en obligations, c’est-à-dire en titres de dette. Les Unités de Compte en revanche sont investies dans d’autres classes d’actifs, notamment des fonds. Dans le cas d’espèce de notre fonds de fonds, les fonds sont islamiques. En soi, le contenant « assurance-vie » ne pose pas de problème de conformité, modulo bien sûr l’impossibilité de souscrire à la garantie décès. Pour ce qui est du Fonds Euro, il semble naturel de l’exclure puisque les obligations sont des instruments de taux d’intérêt, ce qui est illicite en Islam. Nous pourrions substituer à ces obligations des sukuk; cela dit, il n’y a quasiment pas de sukuk libellés en euros. Par conséquent, le contrat que nous proposerons ne contiendra pas de Fonds Euro, mais une Unité de Compte, la SICAV au demeurant.

La SICAV investit dans un portefeuille diversifié de fonds islamiques, et il y en a beaucoup en Europe. Chacun de ces fonds est lui-même très diversifié. Par conséquent, le fonds de fonds islamique qui servira d’Unité de Compte du contrat d’assurance-vie disposera d’un degré de diversification très élevé in fine. Son éthique réside dans le respect très strict des principes de l’islam financier : pas d’intérêt, pas de spéculation, pas d’excès de dette, pas de secteur illicites, un partage systématique des rendements entre toutes les parties prenantes et un adossement permanent à l’économie réelle. C’est parce que la finance islamique est un compartiment éthique de la finance globale que le fonds de fonds, en y adhérant, devient lui-même éthique. Dans la pratique, qu’est-ce que cela signifie ? Prenez par exemple les fonds « actions » dans lesquels la SICAV ne manquera pas d’investir. Les « actions islamique » sont celles émises par des sociétés qui font peu appel à la dette pour se financer ; elles sont aussi actives dans des secteurs utiles à l’économie réelle, comme l’énergie, la santé, la construction, les travaux publics, l’eau, les transports ou les technologies. En outre, le fonds ne s’endettera pas ; on dit qu’il ne fera pas appel à « l’effet de levier ». Le fonds n’utilisera pas non plus de produits dérivés conventionnels, considérés comme trop explicitement spéculatifs. Enfin, le fonds ne pratiquera pas la vente à découvert, technique qui consiste à vendre ce qu’on ne possède pas encore. Ainsi, le fonds ne pourra pas « parier » à la baisse, mais uniquement investir dans des fonds islamiques que la SICAV considère comme sains, peu risqués, transparents et bien gérés.

I-E : Vous avez lancé un fonds Islamique investi en énergie verte, quelle est sa spécificité ?

A.H: Techniquement, ce n’est pas un fonds, mais des sukuk. Ces sukuk 100% français, nommés Orasis et commercialisés par Legendre Patrimoine à Paris, prennent la forme de droits aux bénéfices sociaux et ouverts aux particuliers, mais aussi aux investisseurs institutionnels : ces droits sont émis par une Société En Participation (SEP) ou une SARL, qui acquiert –grâce aux fonds ainsi collectés- du matériel photovoltaïque, c’est-à-dire des panneaux solaires. Ces panneaux sont ensuite mis en location auprès de sociétés d’exploitation et de production d’énergie propre, vendue à EDF. Sous contrat d’ijara (bail), les loyers ainsi capturés par la SEP/SARL sont ensuite reversés aux souscripteurs des sukuk, et sont dans une large mesure optimisés d’un point de vue fiscal. Le rendement contractuel est d’ailleurs de 7% pour une part de SEP qui vaut 5890 euros en France métropolitaine et 5425 euros dans les DOM-TOM (y compris la TVA récupérable). Les rendements sont versés semestriellement. L’investissement est donc un multiple de 5890 euros et les investisseurs peuvent acquérir autant de parts qu’ils le souhaitent, dans la limite des parts émises bien entendu. Collectivement, les souscripteurs deviennent propriétaire d’une ou plusieurs centrales photovoltaïques. Les rendements sont nets d’impôts pendant 10 ans, et bénéficient d’un abattement de 71% au-delà de 10 ans.

En d’autres termes, « la finance verte rejoint l’énergie verte » ! Orasis, le produit de Legendre Patrimoine, est doublement responsable : il respecte les principes d’une finance éthique ET dirige l’investissement vers une activité économique écologique et soutenable. La finance islamique se met au service de l’investissement écologique, socialement responsable et économiquement soutenable. On ne peut guère faire plus éthique que cela !

Le prix des centrales photovoltaïques fabriquées varie entre 60 000 euros et 2 000 000 euros selon la taille des toitures. Les souscripteurs étant propriétaires d’une partie d’une centrale installée sur une grande toiture, dans le sud de la France notamment, chacun sait « où va son argent ». En outre, ce produit est 100% français, ce qui signifie que l’investissement est au service de notre économie, pas du marché immobilier américain ou de stratégies hautement spéculatives sur des dérivés actions ou des instruments virtuels. C’est une solution d’épargne industrielle. Contractuellement, le capital est partiellement sécurisé par une promesse de rachat au bout de 10 ans, mais cette promesse ne vaut que sur 87% du capital investi. Cela dit, l’investisseur qui souhaite se conformer parfaitement aux principes de la finance islamique ne souscrira pas à cette promesse, et cèdera au prix du marché ou au prix convenu au moment de la cession. Pour que la rentabilité soit optimale, le placement doit être conservé au minimum 10 ans, suite à quoi l’investisseur peut céder ses parts de gré à gré, à un prix négocié. Cela dit, la liquidité du produit existe, en ce sens que les investisseurs peuvent « sortir » lorsqu’ils le souhaitent, modulo une fiscalité moins avantageuse en-deçà de 10 années.

Le secteur des énergies renouvelables en général, et photovoltaïques en particulier, est devenu économiquement et financièrement intéressant. La France est très en retard par rapport à d’autres pays européens en matière de production d’énergie propre. Elle a l’obligation d’atteindre certains quotas. Ainsi l’Etat français encourage l’investissement dans le solaire et l’éolien. Dans ce schéma, EDF a l’obligation d’acheter cette énergie à un tarif garanti sur une longue période et relativement élevé. En outre, les avantages fiscaux ne sont pas négligeables.

I-E : Vous êtes au courant que le Maroc est en phase de finaliser une loi sur la finance islamique, envisagez-vous quelques projets pour le royaume ?

A.H: Le Maroc est en effet une terre de prédilection, a priori, pour la finance islamique. Les quelques études qui y ont été menées afin de mesure l’appétence de la clientèle pour des services financiers islamiques le confirment sans ambiguïté. Dans cette perspective, la loi en discussion au Parlement est une étape nécessaire et cruciale, afin de cerner le cadre dans lequel pourra se déployer une offre financière islamique dans le Royaume. Mais, vous le savez, ce ne sera pas suffisant. Ce ne sont pas les lois qui font les affaires ; les premières ne font qu’autoriser les secondes. Et dans ce contexte, les perspectives sont immenses : i) il faudra créer une banque islamique de toutes pièces ; ii) s’assurer que le ou les conseil(s) de conformité s’attèle(nt) à la validation des produits ; iii) prévoir une offre de takaful ; iv) fabriquer des produits d’épargne non bancaires, c’est-à-dire constituer un marché islamique de capitaux, notamment en matière de sukuk et de fonds islamiques ; v) veiller à ne pas « oublier » la micro-finance islamique ; iv) s’attacher à faire preuve de pédagogie afin d’éviter les contresens sur ce qu’est ou n’est pas la finance islamique ; vii) pérenniser la formation des spécialistes et experts à même de dynamiser l’offre financière islamique marocaine ; et viii) à terme, faire rayonner la finance islamique marocaine en dehors de ses frontières naturelles. Le chantier est certes considérable, mais les objectifs ne sont en rien inatteignables… au contraire ! Si HASSOUNE CONSEIL peut apporter sa pierre à cet édifice, notre société en serait honorée. Pour le moment, nous contribuons à la formation des cadres de la future industrie financière islamique marocaine, mais nous ne sommes pas (encore) allés plus loin. Pourtant, des idées et de l’expérience, nous en avons beaucoup…

I-E : Et les énergies renouvelables, avez-vous des idées pour combiner les produits verts et l’économie verte dans notre pays?

A.H: Oui. Le secteur des énergies vertes est très consommateur de ressources financières : les projets sont massifs, longs… mais rentables. Par conséquent, le point de départ est de constituer un fonds islamique pour les énergies renouvelables marocaines, avec deux compartiments : d’une part, un compartiment « equity », dédié à la capture des fonds investis en fonds propres dans les projets (plus rentables et plus risqués) ; et d’autre part, un compartiment « de dette » islamique, lui-même scindé en deux sous-compartiments, l’un réservé aux banques islamiques (ou conventionnelles capables de prêter de manière Shari’ah-compatible) et l’autre sous la forme d’émission de sukuk « verts ». Ces deux compartiments devraient prévoir chacun une allocation en dirhams ET une allocation en devises, de telle sorte que les investisseurs puissent provenir tant de l’intérieur que de l’extérieur. Ce fonds pourrait être géré en co-tutelle par un acteur domestique ET un spécialiste de l’asset management des projets d’énergies vertes, comme il en existe un certain nombre tant au Maroc qu’à l’étranger. Une fois la structure en place, sa promotion en interne et en externe pourrait être démultipliée par l’implication active des hautes autorités du Royaume, en prévoyant par exemple le parrainage du roadshow par le Premier Ministre lui-même.

Anouar Hassoune, merci d’avoir accepté de nous apporter ces éclairages. Au revoir.

 Source : Community manager Rachid Hamdaoui pour noorassur.com